
Approche structuro-symbolique du design de personnage applique à la statuaire Beti
Ⓐ Texte de Benoît Balla
Ⓐ Production Artopia 2026
Référence : ARTOS20261505BB
Résumé
Mots clés :
film d’animation, personnage, style, canons esthétiques, abstraction, statuaire beti
Cet article analyse les conditions de construction d’identités stylistiques dans le domaine du film d’animation et de la bande dessinée en contexte africain, en mettant en évidence la nécessité d’une réappropriation méthodique des patrimoines esthétiques locaux. À partir de la statuaire Beti, il propose une approche structuro-symbolique inspirée de la loi d’abstraction et de synthèse d’Engelbert Mveng, afin de formaliser un processus de création en sept phases. L’étude montre que le style constitue un système structurant articulé autour de deux dimensions, un niveau visuel et un niveau thématique, permettant d’organiser la perception et la production de sens.
En mobilisant des références comparatives issues de l’animation internationale, l’article démontre que l’intégration des canons esthétiques de la statuaire Beti dans une méthodologie rigoureuse peut conduire à l’émergence de langages visuels originaux, cohérents et économiquement valorisables.

Introduction
Le film d’animation s’impose aujourd’hui comme un secteur structurant des Industries Culturelles et Créatives¹, caractérisé par une diversification croissante des langages visuels et des styles graphiques. Cette évolution ne relève pas d’un simple renouvellement formel, mais participe à la constitution de véritables systèmes esthétiques capables de produire des identités culturelles fortes et différenciées. Dans plusieurs aires culturelles, ces systèmes ont atteint un niveau de cohérence suffisant pour influencer durablement les imaginaires collectifs tout en générant des retombées économiques significatives à l’échelle mondiale. Le style devient dans cet environnement un opérateur stratégique situé à l’intersection de la création artistique, de la construction symbolique et de la valorisation économique.
Dans ce contexte globalisé, les créateurs africains se trouvent confrontés à une tension structurante. D’une part, la circulation accélérée des images et des modèles tend à homogénéiser les pratiques et à renforcer l’hégémonie de référents exogènes. D’autre part, le continent africain dispose d’un patrimoine plastique et symbolique d’une richesse exceptionnelle, dont le potentiel reste encore insuffisamment mobilisé dans les processus contemporains de création. Cette situation met en évidence une limite fondamentale qui ne réside pas dans un manque de ressources, mais dans l’absence de cadres méthodologiques rigoureux capables d’organiser, de traduire et d’opérationnaliser ces ressources dans des dispositifs de création contemporains.
C’est dans cette perspective que cet article propose d’explorer la statuaire Beti comme matrice de création pour le design de personnage. En s’appuyant sur la loi d’abstraction et de synthèse formulée par le révérend père Engelbert Mveng, il développe approche structuro-symbolique, conçue comme un outil de transformation des principes formels traditionnels en mécanismes opératoires. En outre, cette démarche repose sur une conception du style envisagé comme une structure à la fois cognitive et esthétique. Elle s’articule autour de deux dimensions interdépendantes que sont le niveau visuel et le niveau thématique, lesquelles contribuent conjointement à la production du sens et à l’organisation de l’expérience esthétique.
Au niveau visuel, le style se manifeste comme un langage plastique structuré qui mobilise formes, couleurs, lignes, textures et organisation spatiale selon des règles spécifiques. Dans le film The Lion King (1994), par exemple, ce langage repose sur une animation traditionnelle dessinée à la main à raison de vingt-quatre images par seconde, caractérisée par une forte expressivité des formes, une stylisation maîtrisée et l’application des principes classiques de l’animation tels que l’exagération, l’anticipation et la lisibilité du mouvement. À l’inverse, Spider-Man : Into the Spider-Verse (2018) propose une redéfinition expérimentale du style visuel en combinant animation tridimensionnelle (3D) et interventions graphiques bidimensionnelles (2D). Le film mobilise une esthétique inspirée des procédés d’impression CMJN et de la bande dessinée, en laissant volontairement apparaître des textures et des irrégularités qui préservent la trace du geste graphique.
Toutefois, le style ne se limite pas à cette dimension perceptive, car il s’étend également à un niveau thématique qui regroupe les structures narratives, les systèmes de valeurs, les archétypes et les imaginaires mobilisés. Dans ce cadre, les choix visuels influencent directement l’interprétation du récit, tandis que les enjeux symboliques orientent, en retour, les décisions formelles. Le style apparaît ainsi comme un système intégré dans lequel le visuel et le thématique interagissent de manière constante pour produire une expérience à la fois esthétique, cognitive et signifiante, soit en stabilisant le sens dans une cohérence formelle comme dans The Lion King, soit en le générant par hybridation et tension comme dans Spider-Man : Into the Spider-Verse.
C’est dans cette perspective que cette recherche mobilise une revue documentaire afin d’identifier des références visuelles, narratives et symboliques pertinentes pour la construction stylistique des personnages.
1. Revue documentaire et épistémologie : la loi d’abstraction et de synthèse d’Engelbert Mveng
Dans son livre L’art et l’artisanat africains², Mveng formule ce qu’il appelle la « loi universelle de création esthétique négro‑africaine », également désignée sous le nom de loi d’abstraction et de synthèse. Elle décrit la manière dont l’art africain traditionnel organise et transforme les formes visuelles en significations profondes. Selon cette loi, la création artistique ne se contente pas d’imiter la nature, mais suit un processus structuré en quatre moments complémentaires : la mimesis (imitation de la nature), l’abstraction (dégagement de lignes essentielles), la formation de motifs symboliques et la composition finale de l’œuvre.
Dans cet enchaînement, l’artiste observe d’abord l’objet réel pour en saisir la structure fondamentale, puis élimine les détails superflus pour en extraire une ligne essentielle qui pourra être transformée en motifs stylisés. Ces motifs, porteurs de sens, deviennent les unités symboliques de l’œuvre. Enfin, par la composition, ces éléments abstraits sont recomposés dans une forme plastique cohérente, équilibrée et riche de significations culturelles et symboliques. Cette loi ne vise pas la simple reproduction, mais la transfiguration du réel en langage visuel signifiant, où la forme devient symbole et véhicule une vision du monde.
Appliquée à la création de personnages, cette démarche permet de développer des identités visuelles fortes, où chaque choix formel est signifiant. Les personnages deviennent des synthèses visuelles de leur rôle narratif, lisibles et expressifs, tout en conservant la cohérence symbolique des figures sculptées Beti. Ainsi, la loi d’abstraction et de synthèse offre un cadre méthodologique innovant, reliant patrimoine culturel et pratiques contemporaines, et constituant une alternative efficace pour le développement de styles originaux dans le character design³ africain. La synthèse de cette méthode figure ci-dessous :

La conception de personnages (character design) constitue un élément fondamental dans la narration des films d’animation et des bandes dessinées, puisqu’elle organise le récit autour d’une figure centrale capable de porter l’action, les émotions et les enjeux symboliques. Cette figure ne se limite pas à une simple représentation visuelle, mais agit comme une médiation entre le spectateur et l’univers narratif, dont la clarté formelle et la cohérence interne déterminent en grande partie l’impact et la compréhension de l’histoire.
Dans les pratiques professionnelles, les character designers ont le choix entre deux grandes approches méthodologiques. La première repose sur une logique déductive et structurée. Méthodique, elle part d’un récit écrit : le créateur identifie le personnage, ses caractéristiques physiques et psychologiques. Ce processus s’appuie généralement sur la constitution d’un moodboard⁴ de références visuelles issues du réel, de productions existantes ou de recherches iconographiques. Ces éléments servent de base à l’élaboration d’esquisses successives, permettant d’explorer, de combiner et de stabiliser des formes, des styles et des intentions expressives cohérentes avec les exigences narratives.
La seconde approche relève d’une logique inductive et exploratoire. Ici, l’œuvre émerge d’abord comme une forme autonome, souvent issue d’un geste créatif spontané ou d’une recherche plastique libre. Le récit se construit ensuite autour de cette figure initiale, en fonction des potentialités narratives et symboliques qu’elle suggère. Dans ce cas, le recours au moodboard reste facultatif et intervient davantage comme un outil d’enrichissement que comme une structure directrice.
Ces deux démarches ne s’opposent pas strictement, mais s’inscrivent dans un continuum de pratiques variant selon les traditions artistiques, les contextes de production et les profils de créateurs. Toutefois, des observations menées auprès de jeunes créateurs de bandes dessinées, de jeux vidéo et d’animation au Cameroun mettent en évidence un déficit d’outils méthodologiques structurés dans le domaine du character design. Cette carence limite la formalisation des processus créatifs et peut freiner le développement de langages visuels cohérents, compétitifs et adaptés aux standards internationaux.


Benoît Balla
Based in Douala (Cameroon), Patrick Ngouana is an art critic and curator at Espace doual’art. His current work explores contemporary crises. Beyond their outward manifestations, he interrogates resistance, resilience, as well as the historical, social, and cultural legacies, collective memories, and power dynamics within African societies. Winner of the RIAC (International Contemporary Art Encounters) Art Criticism Prize in 2021, he has participated in numerous curatorial residencies focused on reflection and writing. His most recent residency, Asiko Art School, took place in Cairo (Egypt) under the theme "holding memory".